Le Nouvel Observateur
Semaine du vendredi 2 novembre 2001 - n°1930 - Notre époque
Le 6e Championnat de France Junior d’Improvisation
Les virtuoses de la tchatche
L’équipe de Trappes a fait un rêve: conserver
son titre de champion sur ses terres de banlieue
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Elle joue la colère, Laurie. Se lance vers le public,
écarquille ses grands yeux. Elle tire son visage tout
en long, offre sa bouche ouverte aux spectateurs, les fixe.
Et menaçante, elle hurle: «Comment ça,
ma mère?» Deuxième tableau: l’angoisse.
Ses membres se rétractent, Laurie a refermé
sa mine agressive, rangé sa rage. Elle est toute petite
et murmure: «J’veux pas y aller» d’une
voix noyée par la peur. Hamid, lui, n’a pas de
mots pour ça. Il a sa gueule, son corps. Il n’y
a qu’à lire les plis de sa moue. Et jusqu’au
bout de ses mains emmêlées, serrées à
la hauteur de son ventre plié, il épèle
l’angoisse sans parole.
C’était dimanche, dans un gymnase de Magny-les-Hameaux,
lors de la cérémonie d’ouverture de la
sixième édition du Championnat de France Junior
d’Improvisation théâtrale, à laquelle
participent huit équipes venues de toute la France.
De la Réunion, de Tours, de Beauvais... Les champions
en titre de Trappes ouvraient le score contre leurs «p’tits
frères» de Gardanne.Les spectateurs se sont levés
pour poser «leur main droite contre leur cœur gauche»
quand les Trappistes ont chanté leur hymne. Scandé
le nom de leur ville en verlan, les filles d’abord,
les mecs après. Et les six joueurs – Laurie,
Janane, Elodie, Hamid, Mamar et Issa – ont formé
un cercle serré puis collé leurs têtes
les unes contre les autres. Le cocon a explosé dans
son cri de guerre. Le leur, c’est «Challah»
(«le mouvement»). Parce qu’ils sont «militants
de la vie». Bouffeurs d’émotions, croqueurs
de mots. A l’aise dans l’oral, pros de la tchatche.
Ils mouillent le maillot, l’exercice est cérébralement
sportif. L’arbitre lâche un thème: un escalier,
par exemple. Une durée de jeu: trois minutes. Impose
une «catégorie» (un genre): libre. Et ils
doivent construire une histoire, avec ses rebondissements,
sa chute. Juste quelques secondes de coaching puis Laurie
devient concierge, elle s’invente un balai entre les
mains, hurle sur cette locataire, «ce boudin»,
qui vient marcher dans ses «pelures». Il y a «embrouille»
dans la cage d’escalier. Et le public distribue les
points quand le temps imparti arrive à terme.
Cette année, c’est Trappes qui organise les championnats.
Comme le veut la tradition, parce qu’ils sont les tenants
du titre. Et la finale se jouera le vendredi 2 novembre dans
la salle de la Merise. Jamel Debbouze, enfant de Trappes,
interrompra ses vacances au Maroc pour venir remettre le trophée
aux vainqueurs. Rien que d’y penser, ils en ont le cœur
qui fait des sauts, Hamid, Mamar, Issa, Laurie, Janane et
Elodie. Des frissons partout quand ils s’imaginent en
finale, «là, chez nous, à domicile, devant
tous nos potes des quartiers». Mais aussi avec des gens
qui n’en sont pas, comme les équipes de Tours
ou de la Réunion. «Justement, ça nous
fait plaisir de les amener chez nous… Pour une fois
qu’on inverse un peu les choses.» Si fiers d’imposer
la banlieue là où on ne l’attendait pas
forcément. «Parce que c’est ça,
l’impro. Y’a de la place pour tout le monde, explique
Janane. Tu pars de rien, de ton quartier, de ta vie, et tu
te montres. Comme ça… Comme tu es. Tu joues avec
toi et le public t’accepte dans ce qu’il y a de
pire et de meilleur en toi.» Alors Hamid le dit: «L’improvisation,
ça m’a sorti de mon monde, de son côté
galère, mais ça ne m’en a pas arraché.
J’y reste affectivement très attaché.»
Trappes a douze ans de culture de l’improvisation. Douze
années pendant lesquelles Alain Degois, dit «Papy»,
et toute son équipe de Déclic Théâtre
ont tourné sur les écoles de la ville, pour
monter des ateliers, offrir une passion à ceux qui
en manquent. «Et ça, insiste un habitant, c’est
de l’or. Un gamin qui croit en quelque chose, chez nous,
c’est un gamin sauvé.» Issa en est. A 19
ans, il passe plus de temps dans les locaux de la compagnie
Déclic Théâtre qu’à l’école.
Il fait le ménage, s’occupe de la radio de la
compagnie, Marmite FM (88.4), et entraînera bientôt
l’équipe des cadets. Issa a maintenant une place
et un équilibre qu’il n’aurait pas trouvés
ailleurs. Pareil pour Mamar et Hamid. Le premier dit qu’il
n’était qu’un «gros timide, toujours
renfermé dans son coin» avant l’impro.
Que, depuis qu’il en fait, il a le sentiment de «savoir
parler français». Et Hamid, de n’avoir
plus jamais honte de lui-même, d’être capable
d’enchaîner une conversation avec «n’importe
qui, un vieux, un jeune, un skin, un Arabe». Tous jouissent
du plaisir de se dire «avec nos mots à nous»,
de se lâcher «parce qu’il faut que les vannes
fusent, que ça speede». Janane avoue avoir recyclé
son agressivité d’écorchée vive
en «générosité, en énergie
positive». Mais surtout tous ont appris une autre façon
de se battre: «Gagner sans pour autant niquer les autres.
Juste en cartonnant, nous.»
Dans la patinoire, ils osent, donc ils existent. «Alors
oui, leur offrir la possibilité d’être
champions de France sur leur terre de banlieue, confie Papy,
ça me réjouit.» Et il ne lâchera
pas l’affaire, Papy. Il ira jusqu’au bout. Malgré
l’absence de reconnaissance des institutions, qui lui
ont «cédé» des salles du bout des
lèvres pour organiser les rencontres, «considérées
avec mépris comme de l’animation de quartier,
alors que ça devrait être reconnu comme des activités
d’utilité publique». Il s’entête,
il espère qu’un jour les fonctionnaires du ministère
de la Culture lui répondront autre chose que…
«mais, ce que vous faites, ce n’est pas de la
culture, c’est de la variet’». Catherine
Tasca, ministre de la Culture, viendra assister à la
finale le vendredi 2 novembre. Elle goûtera à
cette «variet’» qui fait des miracles.
ELSA VIGOUREUX
evigoureux@nouvelobs.com
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