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Tout sur le prochain match

La mémoire de l'impro en France (1/2)

"La merveilleuse épopée des Matchs d'Impro"
par Elise Ghienne,
d'après les propos d'Yvon Leduc, Olivier Lecoq et Gérard Surrugue.

L'aventure des matchs d'improvisation commença en 77, dans le cadre du "Théâtre Expérimental de Montréal". Robert GRAVEL et Yvon LEDUC, les deux concepteurs du match d'improvisation, s'étaient rencontrés au milieu des années 70.
Robert GRAVEL, comédien, était responsable, avec le metteur en scène Jean-Pierre FAURD et la comédienne Pol PELLETIER, de la Compagnie de "Théâtre Expérimental de Montréal". De leurs propres mains, ils avaient rénové ensemble un petit Théâtre d'une centaine de places, situé dans le vieux Montréal au dessus d'un restaurant assez chic, "La Maison Beaujeu", lieu de rencontre habituel des artistes. La vocation de cette compagnie était d'expérimenter soit de nouvelles formes théâtrales, soit de nouvelles approches du public.
Yvon LEDUC faisait de la vidéo. Le début de la vidéo légère, permettant de nouvelles images, provoquait un véritable engouement chez les jeunes de l'époque.
Leur point commun était l'improvisation.

La lettre à / d' Elise

L'improvisation, une tradition québécoise

L'improvisation occupe vraiment une place importante dans le Théâtre québécois. Avant 68, les deux principales écoles (l'Ecole Nationale de Théâtre et le Conservatoire) enseignaient les classiques français. Les acteurs apprenaient à brimer leur "parlé québécois", pour jouer avec l'accent pointu français. En 68, le mouvement de contestation mondiale est entré dans les écoles de Théâtre québécoises : les acteurs ont revendiqué leur identité. Mais il n'y avait pas d'auteurs locaux. Ainsi, lorsqu'une troupe se formait pour monter des créations collectives, sans matière textuelle, elle utilisait l'improvisation comme outil de création.
"Le Grand Cirque Ordinaire" (troupe québécoise très connue dans les années 60) commença à faire des spectacles dans les entreprises avec les travailleurs, sur les places publiques, bref à l'extérieur des théâtres (dans le même style que les "Bread & Puppet" aux USA dans les années 70). "Le Grand Cirque Ordinaire" jouait devant public, mais leurs spectacles d'improvisation n'avaient pas de forme : le plateau était vide, sans décor, seul un orchestre assurait une animation musicale. Les impros pouvaient durer 1h30 – 2h. Ils remplissaient des salles de 1000 à 1500 personnes, mais leur style mystique énervait particulièrement Robert et Yvon. Selon eux, le "Cirque" mettait les comédiens sur un piédestal, en montrant la difficulté et donc l'élitisme de l'improvisation.
C'est pourquoi Robert et Yvon allèrent à l'encontre de cet esprit, pour montrer qu'un comédien peut improviser dans n'importe quelle forme, sans avoir besoin de ce cadre mystique. En voulant aller dans un sens opposé, ils ont choisi la forme sportive. Ils appréciaient aussi le côté spectaculaire qui relève de la parodie du monde sportif. Le processus de création du match d'improvisation est quelque part né d'une réaction au travail du "Grand Cirque Ordinaire".


Les premières expériences

Mais avant d'aboutir au match, Robert et Yvon tentèrent quelques expériences d'improvisation. La première s'intitulait "24 heures d'improvisation à 2 comédiens" (un comédien et une comédienne). C'était surtout une expérience sur le Temps, mais qui utilisait l'improvisation, pour savoir si un comédien peut jouer avec la fatigue. L'équipe s'est ainsi enfermée dans le Théâtre avec tous les carburants nécessaires (bouffe, boissons et deux caméras vidéos).
La seconde expérience était plus théâtrale. "Le Zoo" était conçu comme une installation habitée d'un art vivant. A la fin des années 70, le mot installation désignait l'exploration de formes nouvelles en arts visuels. Pour concevoir "Le Zoo", ils firent donc appel à des sculpteurs, peintres, graphistes… Pendant tout le printemps 77, ils écumèrent la banlieue de Montréal en camion, à la recherche de matériaux de récupération. Le décor reproduisait un parcours dans le Théâtre, sous la forme d'un jardin zoologique. Au fil de ce parcours, le public rencontrait des animaux empaillés, des animaux vivants (ils ont élevé 3 petits cochons et des poules durant tout l'été), et des comédiens qui improvisaient. Les spectateurs se retrouvaient au sein de mises en situation parfois loufoques, ou plus réalistes. Le spectacle était présenté en continu, de 19h à 23h tous les soirs de juillet, au prix de 2 dollars canadiens.


Le match

Puis, ils ont voulu préparer un autre spectacle pour l'automne, utilisant aussi l'improvisation mais sous une autre forme. Leur préoccupation était surtout de remettre sans arrêt le public dans des contextes différents. Robert GRAVEL réfléchissait déjà à un projet d'adaptation du jeu de Monopoly.
Au cours d'une soirée bien arrosée, l'idée a germée de faire jouer "2 équipes" de comédiens. A partir de là, la forme sportive dans l'esprit du match de hockey sur glace (sport national québécois) s'est imposée naturellement. Il n'a fallut que cette soirée, autour de la table, pour développer les règles, la mise en scène et le déroulement d'un match d'improvisation tels qu'il se joue encore actuellement. Depuis, il y a eu très peu de modifications, toutes mineures.
Au départ, l'expérience ne devait être tentée que 4 soirs. Par définition, le "Théâtre Expérimental" n'était pas un lieu d'exploitation des spectacles, peu importe leur succès. Il restait à convaincre des comédiens professionnels d'improviser dans ce contexte, à savoir : coup de sifflet, 20 secondes de concertation, puis raconter une histoire durant de 30 secondes à 20 minutes. Ce fut le sujet de nombreuses polémiques, car beaucoup d'acteurs ne voulaient pas être traités comme des chiens, à la merci d'un coup de sifflet. Ils durent déployer des trésors d'argumentation pour convaincre deux équipes, ainsi qu'un staff au complet !
Le 1er match s'est joué le Vendredi 21 octobre 1977 à minuit. La salle était bondée de comédiens venus voir ce curieux spectacle. Ce fût un succès, ils firent une dizaine de représentations la première année. Devant l'engouement des comédiens, ils ont démarré une deuxième saison. Il fallait donc sortir du Théâtre Expérimental, pour créer une compagnie de Théâtre indépendante : ce fut la LNI, Ligue Nationale d'Improvisation.
Bien sûr, l'improvisation théâtrale existe depuis toujours, mais la forme sportive du match lui a redonné une popularisation. Au début, les comédiens décriaient la compétition au sein du processus de création ; mais le public apprécie cette notion de conflit, et d'autre part la compétition existe réellement dans le monde du Théâtre. Or, c'était très dérangeant que le match d'improvisation étale cette compétition au grand jour. L'intérêt, c'est avant tout le paradoxe révélé par le match d'improvisation : être capable de construire une histoire avec les autres, tout en étant dans une équipe qui est contre une autre.

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