La mémoire de l'impro en France (2/2)
Les tournées françaises
Des professionnels français avaient
vu et apprécié le spectacle à Montréal
: Paul PUAUX (ancien directeur du festival d'Avignon), Philippe
THIRY (ancien directeur artistique de l'ONDA, Office National
de Diffusion Artistique), et Gabriel GARRAND (ancien directeur
du Théâtre de la Commune d'Aubervilliers). Souhaitant
voir comment cette aventure serait perçue en France,
ces personnes ont apporté leur aide pour mettre en
place une tournée française.
La LNI est venue en France au printemps 1981, soit 4 ans après
l'élaboration du concept à Montréal.
Il y avait un côté expérimental à
venir en France avec cette idée là. Mais ça
partait surtout d'une action délinquante : au Québec,
le Grand Théâtre étant associé
à une négation de l'identité québécoise;
la LNI voulait, de façon audacieuse, se confronter
à la France. Ils partirent donc avec 2 équipes
pour une tournée de démonstration. Sans rien
expliquer, ils distribuaient des caoutchoucs (qui furent remplacés
par des babouches en France). Les gens entraient sans savoir
à quoi s'attendre. Le 1er match eut lieu à Mérignac,
dans la banlieue de Bordeaux, devant à peine 20 spectateurs.
Le lendemain, ça s'est multiplié, et au bout
de 4 ou 5 jours, ils refusaient du monde. Cette première
année, il y eu une vingtaine de représentations
réparties dans 7 ou 8 villes.
Puis en 1982, la LNI reçut une invitation officielle
de participation au festival d'Avignon. Ils ont joué
en plein air, dans la cour du Lycée Mistral. Ce lieu
était pour eux symbolique, car le Living Theater (compagnie
américaine contestataire des années 70) avait
joué dans cette même cour auparavant. Avignon
fut un succès pour la LNI, qui joua plusieurs fois
par jour.
En 1983, la LNI fit une troisième tournée (33
représentations en 2 mois) qui alla jusqu'en Suisse.
A chacune des tournées, ils faisaient des ateliers
dans chaque ville, avec des comédiens professionnels
locaux. L'idée était de faire une représentation
avec les comédiens locaux à la fin du séjour.
La création de la LIF
Comme dans d'autres villes, la LNI proposa
des ateliers d'improvisation au Théâtre de la
Commune d'Aubervilliers en avril 81. Des 150 qui se présentèrent,
il resta un pool de 50 comédiens français. Pour
eux, c'était très nouveau d'aborder l'improvisation
de cette manière, avec en prime une interaction avec
le public. Plusieurs équipes françaises (dont
Jack Livchine, Françoise Boyer et Jean-Paul Farré)
ont affronté la LNI par périodes de 30 minutes.
C'est ainsi que la LIF (Ligue d'Improvisation Française)
fut créée à l'automne 1981, suite à
la première tournée. Les 4 principaux responsables
étaient : Jack LIVCHINE et Hervée DE LAFOND
(consultants artistiques), François CAMPANA (président)
et Françoise BOYER (secrétaire). La LIF travaillait
surtout au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers
qui leur facilitait beaucoup de choses (équipements,
salles…).
Les entraînements démarrèrent dans la
foulée, et la première démonstration
officielle de la LIF eu lieu en novembre 81. Dans le cadre
de 15 jours d'événements sur le Sport, la Compagnie
"Théâtre à louer" présentait
son spectacle "Décathlon" joué par
Christian Sinninger et Gil Galiot, et la LIF fit une démonstration
de match (périodes de 30 minutes). Deux équipes
professionnelles y participaient, ainsi que quatre équipes
amateurs animées par Gil GALIOT et Jean-Marie LECOQ.
Le premier match officiel (avec patinoire et decorum au complet)
eut lieu en février 1982 à Conflant Saint Honorine
dans les Yvelines, arbitré par Jean-Marie LECOQ. Par
la suite, les matchs se jouaient surtout dans la petite salle
très en hauteur appelée "La Coquille"
du Théâtre de la Commune d'Aubervilliers. L'été
1982, la LIF affronta plusieurs fois la LNI à Avignon.
La LIF fit 2 saisons (82 et 83) à Paris, au Théâtre
de l'Escalier d'or. Le Théâtre de l'Unité
(Jack Livchine et Hervée De Lafond) fit le premier
match international au festival d'été du Quebec
en 1984. A la rentrée 84, la LIF s'installa au Bataclan.
En 1985, elle participa à la première Coupe
du Monde d'Improvisation à Montréal et à
Quebec (l'équipe des rouges était coatchée
par Gil Galiot, et l'équipe des jaunes qui perdit en
finale était coatchée par Michel Lopez). La
France organisa la deuxième Coupe du Monde en 1986.
La LIF joua essentiellement au Bataclan (sauf 2 saisons d'interruption
au Cirque d'Hiver), avant de s'éteindre en 1995. La
LIF était le théâtre de beaucoup d'engueulades,
mais c'est ce qui faisait vivre la ligue.
A la demande des ligues amateurs, Jacques-Alain GUIHO (premier
président) et Julien Gabriel se sont beaucoup investis
dans l'AFLI (Association Française des Ligues d'Improvisation),
créée en 88-89.
Le concept a fait tâche d'huile.
On a dit, au début des années
80, que le match d'improvisation était une mode qui
passerait vite. Cela n'a pas été le cas, bien
au contraire, le mouvement s'est étendu. L'aventure
existe maintenant depuis 25 ans, avec des ligues professionnelles,
juniors, amateurs et universitaires.
Le match d'impro est joué dans une dizaine de pays.
Le concept est le même, c'est ce qui permet aux équipes
de jouer ensemble, par la reconnaissance des règles
communes. Pour autant, des manières différentes
de faire s'expriment à travers un même jeu. C'est
vrai selon les personnalités et les individus, mais
au-delà de ça, c'est aussi nos racines, nos
appartenances culturelles. Même en ayant une langue
en commun, on n'a pas les mêmes références,
et on ne travaille pas de la même façon. Et c'est
tant mieux car ce jeu n'est pas fait pour uniformiser les
gens, mais au contraire cultiver les différences.
En parallèle au match d'improvisation tel qu'il a été
développé par la LNI, il y a eu tout un mouvement
anglo-saxon qui s'appelle "Theater Sports", développé
donc dans les provinces canadiennes de l'ouest. Keith Johnston
a aussi mis au point d'autres formes d'improvisation, en travaillant
en Angleterre, en Suède, aux USA… Aux USA, il
y a aussi des personnes qui ont travaillé sur l'improvisation,
notamment à Chicago.
Des clacs devenues pantoufles
En France, le public lance des babouches.
Au Québec, c'est des caoutchoucs. Dans les années
50, le Forum de Montréal (aujourd'hui démoli)
était l'endroit où l'équipe professionnelle
"Les Canadiens" de Montréal jouait au hockey
sur glace. Pour contester les décisions de l'arbitre,
les spectateurs avaient souvent comme réflexe de retirer
leur caoutchoucs pour les lancer sur l'arbitre (stade d'environ
20.000 places). Il faut savoir que beaucoup d'entreprises
achetaient des billets de saison pour les offrir aux clients
ou aux cadres employés ; donc beaucoup de spectateurs
étaient des hommes d'affaires. Or l'hiver, plutôt
que d'avoir des bottes pour la neige en plus des chaussures
"classes", ils ajoutaient des couvre-chaussures
en caoutchouc pour protéger leur pompes.
En créant le match d'impro, la LNI a repris le principe
du caoutchouc (aussi appelé "clac") pour
permettre au public de réagir aussi négativement
à ce qui se passe. Au départ, ça faisait
sursauter les comédiens. Au début des années
80, il y a quasiment eu une grève des comédiens
à la LNI, qui voulaient qu'on enlève les caoutchouc,
parce que "quand même, c'est pas possible de créer
dans ces conditions là!". Personne n'avait été
physiquement blessé, mais psychologiquement, quand
des gens essaient de construire quelque chose qui s'enfonce,
une pluie de caoutchouc, ça peut faire "mal".
Toutefois, sans être sado-maso, les concepteurs du match
rétorquaient que c'est un moment dramatiquement fort
sur le plan théâtral.
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